Les Vertus morales - La Prudence

 

I. La Vertu elle-même

1. Sa nature

 

La Prudence est la prédisposition à réfléchir avant d’agir. Peser « le pour et le contre », mesurer à l’avance, autant qu’il est possible, les conséquences d’un acte ou d’une attitude, s’entourer du maximum de garanties pour parer à un échec et assurer la réussite, le cas échéant donner à d’autres les conseils opportuns pour éviter le mal et réaliser le bien…

 

Elle est donc la vertu de la raison régulatrice, et puisqu’il s’agit d’une Vertu surnaturelle c’est une puissance surhumaine, une sagesse divine, éclairant et fortifiant les délibérations de l’esprit humain en vue de l’action.

 

Le prudent est bien celui qui voit clair, tant parce qu’il connait les principes universels qui régissent l’agir humain, que parce qu’il sait en faire l’application judicieuse aux circonstances particulières ; celui qui voit loin même, capable de projeter sur l’avenir les clartés du présent, autant que de retenir les lumières de l’expériences.

 

La Prudence guide le choix puis commande l’action. La Prudence affecte les deux facultés qui concourent à l’action : l’intelligence et la volonté.

 

Vertu intellectuelle, la Prudence précise quel est le vrai bien à chercher ou à accomplir dans un cas déterminé.

 

 

2. Ses rapports avec les autres Vertus

 

Les anciens, comparant l’âme humaine à un char traîné par de puissants chevaux que seraient les vertus, attribuaient à la Prudence le rôle du cocher : c’est elle qui conduit l’âme au terme de sa destinée.

 

Pour acquérir la Prudence, l’âme s’informe puis se forme dans le creuset de l’expérience. C’est ainsi que les plus anciens sont censés détenir une plus grande prudence. Mais il ne faut pourtant pas croire qu’expérience est toujours synonyme de Prudence ! La Prudence est surtout une Vertu surnaturelle. Par elle, c’est Dieu qui se fait la lumière des hommes : seuls ne marchent pas dans les ténèbres ceux dont le Christ ouvre les yeux et éclaire le chemin. Ceux-là ne sont pas nécessairement les plus anciens et les plus instruits. Pour juger et décider vite et juste, « perspicacité et sagacité » se puisent beaucoup plus à la lumière divine que dans le fond ténébreux de la conscience humaine. 

 

 

3. Formes diverses de la Prudence

 

Vertu qui dirige et gouverne, elle intervient dans l’ordre social autant que dans la vie individuelle.

 

Elle est la Prudence législative ou politique : la Prudence est indispensable à quiconque est chargé de régir une société.

 

Elle est aussi la Prudence civique qui commande de n’obéir qu’à Dieu, quitte à désobéir avec beaucoup de prudence à une loi qui contredirait la Loi éternelle.

 

La Prudence est enfin familiale : elle se fait affection et force, fermeté et tendresse entre époux ou soumission des enfants à une autorité parentale exercée par des parents attentifs et bienveillants.

 

 

4. Les Vertus annexes de la Prudence

 

Ces Vertus annexes de la Prudence permettent d’aider à exercer la Vertu de Prudence.

 

« L’Eubulie » ou Vertu de bon conseil permet de découvrir promptement les décisions opportunes dans chaque circonstance.

 

La « Synèse » s’identifie au « sens commun » ou « au bon sens » : elle maintient la rectitude dans le jugement, la vérité dans les appréciations sur les événements, les hommes et les choses.

 

La « Gnome » intervient quand la rapidité des événements et l’urgence des décisions ne laissent pas le temps voulu et la liberté d’esprit pour une délibération normale.

 

 

II. Le Don de Conseil

 

Grâce au Don de conseil, c’est L’Esprit de Dieu lui-même qui prend en mains notre Prudence pour lui assurer le maximum de sécurité et de fermeté.

 

L’âme assez humble pour avouer son insuffisance, assez docile pour se livrer spontanément à ce souffle divin, se verra dotée d’une sorte d’infaillibilité dans ses délibérations, et d’une vigueur inhumaine dans ses décisions. Au lieu d’être « laissée à son propre conseil », elle se fie au conseil de Dieu.

 

Et ce « Conseil divin » permet de discerner avec exactitude, parmi les conseils humains, ceux qui sont vraiment judicieux et dignes d’être écoutés. Le Don de Conseil assure le passage de la théorie à l’action.

 

 

III. Les Vices opposés à la Prudence

 

* Il y a d’abord « l’Imprudence », qui dédaigne les sages précautions (réflexion, observation, délibération, conseil…) et en prend systématiquement le contre-pied.

 

L’Imprudence peut prendre des aspects divers :

 

- la précipitation (« tête en avant », foncer tête baissée) qui empêche l’homme de prendre le temps de décider en connaissance de cause.

 

- l’inconsidération ou témérité qui conduit à suivre l’impulsion du moment ou à agir au gré d’un caprice ou encore à se croire plus fort qu’on ne l’était : c’est le défaut des étourdis et des téméraires qui ne considèrent pas à l’avance les conséquences de leurs gestes ou qui lâchent un mot à la légère qui aura des répercussions incalculables, alors qu’un peu de réflexion eût suffi à éviter ces désastres.

 

- l’inconstance consiste à ne pas maintenir une décision en dépit de la lassitude, à ne pas être capable d’un effort prolongé et répété. Et pourtant « celui-là seul sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin ». L’inconstance provient parfois de la Témérité (un homme entreprend plus qu’il ne peut réaliser) ; elle est souvent fille de Lâcheté (le découragement prématuré). Dans la vie naturelle, elle résulte de la présomption et du manque de confiance (quelqu’un qui se fie trop à sa propre force d’âme fait bien vite l’expérience qu’au fond il ne vaut pas mieux que les autres).

 

- la négligence affecte la volonté : la paresse, la peur de l’effort empêche d’accomplir son devoir. Une négligence en entraîne une autre : « qui dédaigne les petits détails, peu à peu déclinera ».

 

 

* Il y aussi la « Fausse Prudence » qui singe la Vertu. Elle en emprunte les apparences, en procédant à une prétendue fausse lenteur, calculant les chances de réussite mais ce but est perfide et le résultat est la perdition de l’âme humaine. C’est la Prudence sans intention vertueuse. La fausse prudence met d’excellents moyens au service d’une fin détestable.

 

Elle prend différents aspects :

 

- La Prudence de la chair : cette fausse prudence donne la primauté à la chair pour assouvir tous les appétits charnels et procurer au corps le maximum de bien-être et de satisfaction conduisant l’homme à la dégradation et à la perdition. Sans afficher ouvertement des dessines pernicieux, elle s’intitule « ménagement, précaution, prévoyance… » alors que le Christ recommande l’abandon à la Providence. 

 

- La ruse et l’astuce : c’est l’homme décidé à réussir coûte que coûte, sans scrupules, astucieux dans le discernement des procédés les plus utiles, prêt à feindre et à ruser.

 

 

IV. Les préceptes relatifs à la Prudence

 

Le Christ le disait à ses disciples « soyez prudents comme des serpents ». Le Christ ne commande ni dissimulation, ni tromperie mais de la précaution qui permet à la brebis de ne pas se jeter dans la gueule du loup.

 

La Prudence ne fait pas l’objet d’un précepte spécial, mais se trouve expressément recommandée dans toute la Loi morale.

In Initiation à la Théologie

de Saint Thomas d'Aquin

R. P. Raphaêl Sineux O. P.

Desclée et Cie 1979

 
 
 
 

L'Abbé Eric HERTH

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