Les Vertus et les Vices

 

I. Vertus, Dons et Béatitudes

 

  1. La Vertu

 

a. Notion de Vertu

 

Le mot « Vertu », qui provient du latin « virtus », signifie « puissance » ou « force ».

 

La Vertu morale est en effet une puissance de l’âme, une force qui la dispose à agir. Non pas comme les facultés (intelligence ou volonté) mais une qualité affectant ces mêmes facultés pour les rendre plus promptes à la bonne action.

 

La vertu constitue une « habitude » qui incline les facultés à agir plus aisément dans un sens déterminé, dans le sens du bien moral, donc de la perfection et du bonheur authentique de la personne humaine. On peut la définir ainsi : « une prédisposition habituelle à faire le bien ».

 

De toutes les facultés, la volonté doit posséder la vertu puisque c’est elle qui commande l’action. Il ne sert à rien d’avoir une intelligence vertueuse, capable de discerner le bien, s’il n’y a pas la volonté vertueuse pour le réaliser. En dépit d’une intelligence vertueuse, mainte défaillance dans la vie humaine vient de la faiblesse de la volonté, d’un manque de force ou de vertu pour choisir le bien entrevu.

 

Si la vertu inspire perpétuellement les puissances d’action, on aura alors une vie humaine idéale, un homme parfait. Mais, si l’homme parfait est quasi introuvable, c’est que le travail de la vertu est singulièrement ardu et délicat. En effet, elle doit tantôt stimuler et tantôt réfréner, se trouvant aux prises avec les instincts et les passions. La vertu a alors un rôle modérateur, elle doit rétablir l’équilibre et l’harmonie : la vertu tire de son indolence une nature paresseuse ; elle tempère une nature impétueuse, elle confère à l’homme le pouvoir de faire toutes choses, à l’exemple de son Créateur, avec ordre, poids et mesure.

 

 

b. Classification des Vertus

 

* Vertus intellectuelles

 

La première est « l’intellect » mot savant qui se traduit par « le bon sens » ou encore « la rectitude du jugement ». C’est cette disposition de l’intelligence qui lui permet de saisir immédiatement et avec assurance les principes fondamentaux du raisonnement. Faute de cette vertu, la vie humaine toute entière se fonderait sur l’erreur.

 

La « Science » résulte de l’observation et des premiers principes par le raisonnement. Elle n’est pas la simple constitution des faits mais « la connaissance par les causes », elle sait le pourquoi et le comment de ce qui existe ; elle fournit à l’esprit humain l’explication des phénomènes et l’enrichit de la Vérité. Toute science rapproche la pensée de la pensée de Dieu pour en découvrir les secrets.

 

La « Sagesse » est une connaissance supérieure. Elle hausse l’esprit humain jusqu’à la connaissance de la Cause première de toutes choses. Elle apprend les motifs suprêmes de l’existence des créatures et juge de leur raison d’être d’après la fin que Dieu lui-même leur a assignée.

 

La « prudence » est plus proche de l’action. Elle procède sous l’inspiration des vertus précédentes, mais pour aboutir à un jugement pratique, pour commander une détermination précise et efficace. Elle a un rôle indispensable et préalable dans l’exercice des vertus morales. Elle est comme le « conseil intérieur » qui délibère et que les facultés doivent consulter avant de passer à l’action.

 

Enfin « l’art » est une aptitude à utiliser et combiner les éléments de la nature soit pour les perfectionner et l’achever, soit pour en exprimer une conception idéale qui se rapproche de celle du Créateur lui-même. Son œuvre directe est le beau. L’objet de l’art met en exercice les facultés humaines en vue d’une amélioration de l’homme et de son acheminement vers le bonheur. Tout homme peut être artiste. Et le moindre labeur sous l’inspiration de la prudence et de la sagesse devient un grand art.

 

 

* Vertus morales

 

Vertus qui réglementent « les mœurs » autrement dit le comportement et la conduite des hommes. Ces vertus sont nombreuses mais se rattachent toutes à l’une ou l’autre des vertus cardinales, savoir la Prudence, la Justice, La Force et la Tempérance, ainsi appelées cardinales parce qu’elles font figure de centre autour desquels les puissances actives se rassemblent et évoluent.

 

De quoi s’agit-il dans toute l’activité humaine ?

 

D'abord d’orienter l’opération dans le sens de la vraie destinée de l’homme : c’est ce que fait la Prudence en influant sur l’intelligence et sur la volonté pour leur faire prononcer un jugement pratique en harmonie avec cette fin.

 

Ensuite, l’homme n’agissant jamais seul, il aura le souci constant de ne léser en rien les droits d’autrui et de rendre à chacun ce qu’il peut légitimement revendiquer : c’est la Justice.

 

La vertu de Force confère à l’homme une vigueur de réaction et l’empêche d’être paralysé par la peur de l’effort et du sacrifice.

 

Enfin, l’homme doit veiller perpétuellement à modérer voire à réprimer ses instincts et appétits charnels si impérieux et maintenir les organes corporels sous le joug de la raison, par la vertu de Tempérance.

 

Ces vertus ne se déploient pas dans des domaines séparés par des cloisons étanches. Elles fusionnent et leurs manifestations s’enchevêtrent. Et selon son tempérament particulier, chaque homme et le même homme suivant les circonstances dans lesquelles il sera placé, accentuera davantage telle ou telle vertu. En effet, que servirait à l’homme d’être fort, s’il n’est pas tempérant ? Et sera-t-il vraiment juste s’il n’est pas prudent ?

 

 

 

 

* Vertus théologales

 

Toujours des prédispositions au bien et de bonnes habitudes inclinant à l’action : mais celles-là ne sont pas inhérentes à notre nature, elles ne proviennent pas non plus de l’influence d’une créature quelconque. Ce sont des vertus surnaturelles c’est-à-dire qu’elles élèvent la vie humaine à un niveau supérieur la transportant dans un domaine qui n’est pas son champ d’action normal, où elle se dépasse tant par sa manière d’agir que par ses aspirations.

 

Ces vertus sont dites théologales parce que Dieu est leur objet direct. Les vertus morales l’atteignent aussi en définitive et nous permettent de Le rejoindre comme notre fin suprême, mais cela en raison de l’intention qui les anime et par l’intermédiaire des créatures avec lesquelles nous sommes en contact et dont nous utilisons le concours. Tandis que les Vertus théologales, la Foi, l’Espérance et la Charité nous rattachent immédiatement à Dieu et nous mettent dès maintenant en possession de ce Dieu notre Fin, source de notre perfection et de notre bonheur.

 

La Foi est l’aptitude à connaitre Dieu et les mystères dont il a le secret. Non pas par une compréhension totale comme s’il s’agissait d’un être à notre portée ou d’une vérité démontrée par notre raison : mais par une sorte d’intuition et surtout par une confiance aveugle à tout ce qu’un père peut dire à son enfant. Ainsi, bien qu’elle ne soit qu’une croyance, la Foi apporte pourtant la plus indubitable des certitudes parce qu’elle s’appuie sur la véracité de Dieu : l’homme si sujet à se tromper lui-même, ne sera jamais induit en erreur par la Parole de Dieu.

 

Fondée sur la Foi, l’Espérance accueille les promesses divines. L’Espérance compte sur Dieu comme sur le plus fidèle des amis et le plus dévoué des pères.

 

La Charité est le sentiment que l’âme éprouve en présence de ce qui lui est cher. Rien ne devrait être plus cher que Dieu puisqu’Il est le Souverain Bien. La Vertu de Charité fait préférer à l’âme humaine Dieu plus que tout, le fait aimer plus que toute chose ; elle lui découvre clairement Dieu sous son vrai jour et l’attache à Lui par un ardent amour.

 

 

c. Origine des Vertus

 

Comme les facultés elles-mêmes, les vertus intellectuelles et morales sont inhérentes à la nature humaine et naissent avec elle, mais à l’état embryonnaire. Simples germes vivants, elles ne se développeront que dans un terrain et un climat favorable ; elles pourront aussi, hélas s’étioler et périr faute de soins appropriés.

 

Comme les facultés, les vertus croissent et s’épanouissent par l’exercice et par la répétition des mêmes actes. N’est-ce pas ainsi que se prennent les habitudes ? On les appelle alors vertus acquises, mot équivoque en lui-même parce qu’il pourrait signifier ou bien que ces vertus surviennent au cours de la vie sans aucune disposition préalable ou bien que l’homme les obtiendrait par un secours étranger. Il faudrait donc mieux dire : « vertus acquises par l’effort personnel » étant entendu que cet effort ne peut se produire sans un minimum de prédisposition et sans l’aide efficace de la Providence.

 

Par opposition aux vertus acquises, sont appelés « vertus infuses » les bonnes inclinaisons et habitudes dont Dieu daigne gratifier l’âme humaine avant toute action de celle-ci. Vertus intellectuelles et morales peuvent donc être simplement des dons gratuits de Dieu, des « grâces surnaturelles », même mettant d’emblée l’être humain en mesure d’agir de façon surhumaine et de parvenir à son bonheur éternel.

 

Du fait qu’Il appelle l’homme à cette destinée surnaturelle, Dieu revêt l’âme de cette puissante et harmonieuse armature que constituent, avec les vertus théologales, les vertus intellectuelles et morales « infuses », déposées là comme un cadeau et un caractère distinctif de la nouvelle dignité donnée par le baptême.

 

 

2. Les Dons du Saint Esprit

 

L’homme reste toujours un homme avec ses insuffisances. Mais Dieu, dans sa bonté entend remédier à ses imperfections ; Il décide donc, sinon de se substituer à l’homme entièrement, du moins de le guider et de le soutenir de façon à réduire ses défaillances. Il le fait par les dons du Saint-Esprit, sorte d’emprise spéciale attribuée à la Troisième Personne de la Trinité, parce qu’en effet c’est l’amour divin qui exerce sur les facultés humaine une douce pression superposant sa propre manière aux énergies de la créature.

 

Cette intervention fait songer à la main du Maître saisissant la main de l’apprenti ou de l’écolier gauche ou hésitant pour éviter ou corriger ses maladresses. L’homme a encore un rôle certes mais surtout un rôle de souplesse et de docilité pour se laisser conduire.

 

Ainsi, le Don de Sagesse nous tient en contact avec Dieu, cause suprême de Tout ; le Don d’Intelligence jette la lumière sur des Vérités de la Foi ; le Don de Science révèle la vraie valeur des choses créées ; le Don de Conseil éclaire notre Prudence ; le Don de Piété nous anime d’un sentiment filial envers Dieu et fraternel envers les hommes ; le Don de Force nous confie à la protection de Dieu ; le Don de Crainte nous apprend à redouter de perdre Dieu et de l’offenser.

 

Les sept Dons se surajoutent aux vertus pour en favoriser et parachever l’action sanctifiante. C’est la forme la plus touchante de l’aide de Dieu à ses chétives créatures, et l’expression la plus émouvante aussi de la perfection à laquelle Il entend les amener.

 

L’âme humaine s’épuiserait en vains efforts à vouloir voguer seule vers l’éternité : le souffle céleste passe alors et l’emporte, pourvu seulement qu’elle s’y livre sans résistance.

 

 

3. Les Béatitudes

 

Ce sont des actes plutôt que des puissances ou des habitudes ; mais des actes qui se reproduisent habituellement au point de constituer comme des états ordinaires sinon absolument permanents. Ces actes et états résultent de l’exercice courant et combiné des Vertus et des Dons.

 

On les appelle les « Béatitudes », tant parce qu’ils sont la garantie et la préparation directe de la béatitude authentique, le bonheur éternel, que pour faire écho à la voix du Christ qui dans le sermon sur la montagne a d’avance déclaré « bienheureux », « béatifié » les hommes qui les accompliraient fidèlement.

 

Les  « pauvres en esprit », puis ceux qui gardent la douceur, enfin ceux qui vivent dans les larmes, tous les hommes qui délibérément renoncent aux satisfactions d’ici-bas, obtiendront les biens éternels. « Ceux qui ont faim et soif de la justice », accomplissent une œuvre divine ; les « cœurs purs » se préparent à contempler la face de Dieu ; les pacifiques artisans de paix sont les enfants privilégiés du Dieu de la Paix. Enfin la persécution vaillamment supportée donne la plus ferme assurance de la récompense.

 

Avant d’en venir à cette pratique constante de toutes les vertus, et cette exultation continuelle dans les efforts qu’elles exigent ; avant d’en venir à cette sainteté effective les âmes de bonne volonté s’estiment heureuses de faire le bien même s’il leur en coûte, et savent mettre la joie de la vertu au-dessus de tout plaisir terrestre.

 

Ces actions vertueuses prennent le nom de « Fruits du Saint Esprit ». Saint Paul en énumère douze : la charité, la joie, la paix, la patience, la bienveillance, la bonté, la longanimité, la mansuétude, la confiance, la modestie, la continence, la chasteté.

 

La répétition voulue des actes vertueux créé peu à peu une heureuse accoutumance ; et l’Esprit Saint, avec une sollicitude inlassable, est là non seulement pour nous surveiller et nous stimuler mais plus encore pour nous faciliter la tâche si rude de notre sanctification, et suppléer à toutes les déficiences de notre nature : « Nous sommes conduits par l’Esprit de Dieu comme des enfants par leur père ». (Epître aux Romains).

 

 

 

II. Le vice et le péché

 

Les tendances au bien et les bonnes habitudes ne sont pas les seules dispositions de l’âme humaine. Elles sont contrecarrées par des inclinations au mal : les Vices.

 

La nature humaine, dès ses premiers jours voit s’éveiller en elle de mauvais instincts. Qu’elle néglige de les réfréner, qu’elle cède à leur entrainement, ils deviendront bientôt tyranniques, presque irrésistibles. Il y a des vices congénitaux qui contrebalancent les vertus infuses. Si Dieu est l’auteur de tout ce qui est bon en l’homme, tout ce qui est mauvais vient de l’homme ! Les vices peuvent aussi être acquis : ce sont des habitudes mauvaises créées et accentuées par la répétition d’actes coupables.

 

Leur produit s’appelle le péché, « acte humain mauvais » : mauvais parce qu’en contravention avec la Loi divine et la saine raison et désastreux pour l’homme qui le commet.

 

 

  1. Nature du péché

 

C’est dit St Augustin, « une action, une parole ou un désir en opposition avec la Loi Eternelle ».

On distingue dans le péché deux éléments : la matière et la forme. La matière est l’action extérieure indépendamment de l’intention qui la provoque, donc moralement indifférente ; et la forme est constituée par la volonté qui la décide ou du moins y consent.

 

Quand on parle de « péché matériel » et de « péché formel », on veut dire que le péché matériel n’est pas péché du tout. Mais, l’acte matériel posé pourrait devenir coupable si la volonté le ratifiait délibérément : le péché matériel devient formel. Il peut aussi y avoir péché formel sans péché matériel par le seul désir ou l’intention (celui qui par exemple, a la volonté de tuer son semblable mais le manque).

 

Tout péché est d’abord une erreur, erreur de jugement et d’appréciation : le péché est d’abord une sottise avant d’être une perfidie.

 

Le péché est essentiellement un désordre. Et ce qui en fait sa gravité, c’est qu’il s’attaque à l’ordre primordial établi par le Créateur : l’homme s’affranchit de la Loi Divine et proclame son droit à se gouverner lui-même sans attendre ni précepte ni conseil, et sans avoir à rendre compte. Puis le pécheur en veut en plus à Dieu d’être témoin et juge de ce jeu de massacre et souhaite le supprimer pour s’assurer l’impunité.

 

Le péché est le plus grand de tous les maux, le mal par excellence. Il s’en prend à Dieu Bien Suprême et Source de Vie ; et s’il ne parvient pas à le détruire, il réussit à en priver l’homme, à l’en séparer définitivement. C’est donc un vide sans fond qu’il creuse, une mort irrémédiable qu’il cause. Il substitue au glorieux titre d’« enfant de Dieu » du chrétien celui de « fils de Satan » ; souvent il dépouille l’être humain  de sa dignité propre, le ravalant au rang des êtres sans raison, esclaves de grossiers instincts.

 

Ce mal ravage l’âme et condamne l’homme au châtiment éternel.

 

 

2. Distinction des péchés

 

On distingue les péchés spirituels consistent dans la jouissance ou l’appétit désordonné d’un bien spirituel (l’orgueil, l’ambition, l’envie…) et les péchés charnels qui recherchent les satisfactions exagérées des sens (la luxure et la gourmandise).

 

On peut regarder les péchés par rapport aux personnes immédiatement victimes du péché. On se rend coupable envers Dieu, directement par l’irreligion, le blasphème ou le désespoir ; ou envers le prochain par tout ce qui lèse les droits d’autrui dans sa vie ou dans ses biens ; ou encore envers soi-même, lorsque par des excès ou des carences tels que l’intempérance, la témérité, l’avarice on rompt l’équilibre entre les puissances de la personne humaine.

 

Si l’on considère l’acte, on découvre le péché d’action perpétré par un geste corporel, le péché de parole par le langage et le péché de désir ou de pensée qui reste caché dans la conscience mais qui n’échappe pas à Dieu. Pensée, parole et action peuvent n’être que les différentes phases d’une même faute ; presque toujours la pensée et le désir précèdent et préparent la parole ou l’action. Mais il arrive que la pensée ou la parole existent sans action. On peut ajouter le péché d’omission. C’est le fait de ne pas poser un acte bon. Ce péché est celui d’une âme lâche et nonchalante.

 

Le péché originel est la faute commise à l’origine de l’humanité, affectant ainsi la nature humaine toute entière et transmise avec la vie par voie de génération. Le péché actuel englobe tous les actes coupables dont la volonté de chaque homme se rend coupable durant sa vie terrestre.

 

La répercussion de certains péchés leur ont valu le titre de péchés capitaux, parce qu’ils dominent et commandent d’autres péchés. Ils sont au nombre de sept : l’orgueil, l’avarice, la luxure, la gourmandise, l’envie, la colère et la paresse.

 

Enfin selon la gravité du péché on distingue le péché mortel et véniel. Mortel s’il cause l’anéantissement de la vie divine que l’âme humaine porte en soi, par l’effroyable séparation qui s’opère lorsque, dans sa frénésie d’indépendance, l’âme expulse brutalement Dieu de chez elle ou bien se mettant délibérément sous l’empire de Satan, fait à son Dieu une situation insoutenable. Péché véniel ou pardonnable, lorsque la transgression de la Loi est sans gravité, ou bien lorsque les circonstances extérieures ou les conditions spéciales du sujet peuvent plaider les circonstances atténuantes. Mais ce n’est pas pour autant un péché négligeable car tout ce qui est désordre, offense à Dieu et détriment pour l’âme est toujours important. De plus c’est par ces légers manquements que s’introduisent les mauvaises habitudes qui provoqueront de vraies fautes. La démarcation est difficile à faire entre péché véniel et mortel et le passage de l’un à l’autre est hélas bien facile. « Qui dédaigne les petites choses, peu à peu se ruinera ».

 

 

3. Causes du péché

 

a. Causes internes

 

L’ignorance est à l’origine de bien des bévues dans la conduite des hommes. Beaucoup d’hommes pèchent par ignorance et une ignorance telle qu’ils ne pèchent que matériellement c’est-à-dire que leurs actes sont à réprouver mais qu’eux-mêmes sont excusables et ne portent pas la responsabilité du mal commis, parce qu’ils ne savent pas et ne peuvent pas savoir : leur ignorance est invincible.

 

L’excuse ne vaut pas si l’ignorance est due à une négligence, l’ignorance crasse. Elle est très fréquente. « Nul n’est censé ignoré la Loi », énonce le Code civil et il est incontestable que bon nombre d’hommes pourraient s’instruire des lois élémentaires de la morale qui ne sont que l’explicitation des exigences profondes de la nature humaine. Au pécheur qui se disculpe en disant « je ne croyais pas faire mal, je ne savais pas… ! », il y a lieu de rétorquer souvent : « vous devriez savoir ! ».

 

Et l’ignorance peut être affectée, autrement dit délibérément voulue et calculée comme une échappatoire. « Il n’a pas voulu comprendre de peur d’avoir à faire le bien », dit le Psalmiste à propos du pêcheur endurci.

 

L’aveuglement est aussi une ignorance, momentanée et plus ou moins volontaire. Il est une ignorance qui succède à une connaissance claire de la vérité, un oubli. Les passions en sont à l’origine : l’âme est jetée dans le péché malgré elle mais maintes fois un contrôle de ces passions serait possible : s’il ne se produit pas, c’est que la raison et la volonté capitulent se faisant complices avoués ou tacites de la passion. Tout homme porte en lui, comme des ennemis installés dans la place, ces passions fondamentales que St Jean appelle la concupiscence : la concupiscence de la chair ou recherche des plaisirs sensuels ; la concupiscence des yeux autrement dit l’amour du faste et de la richesse qui le procure ; puis la vaine curiosité ; l’orgueil de la vie qui s’exprime par l’ambition, le désir de la gloire et surtout la pernicieuse soif d’indépendance qui a perdu le premier ange et le premier homme.

 

Ces passions sont redoutables et peuvent surprendre la raison et la volonté, qui peuvent cependant leur tenir tête. Il ne faut donc pas laisser les passions prendre la suprême autorité. En définitive, la coupable faiblesse de la volonté est la vraie cause du péché.

 

Pire encore, la volonté peut vouloir choisir le mal et s’y complaire : c’est le péché de malice, péché d’une volonté lucide mais pervertie et délibérément vouée au mal. La volonté rejette sa fin dernière qu’est Dieu, pour s’en donner une autre de son choix.

 

 

b. Causes externes

 

Lucifer tente tous les humains, abusent leurs esprits. Pour être invisible, sa présence n’en est que plus redoutable : sa suprême habileté consiste à se faire oublier. Parce qu’ils affectent de ne pas y croire, ou de tenir son influence pour négligeable, les hommes se laissent anesthésier dans l’ambiance exécrable qu’il excelle à créer ou hypnotiser par les mirages enchanteurs que son génie fécond et perfide sait multiplier à plaisir.

 

Sans doute, l’inviolable sanctuaire de la conscience humaine lui reste fermé, Mais sa perspicacité de pur esprit lui permet de deviner dans les moindres indices extérieurs l’état des âmes, leurs secrets désirs, leurs points vulnérables. Alors, il se pose là, comme à l’affût, guettant l’occasion favorable, épiant la moindre concession au mal pour élargir la brèche.

 

En effet, la nature humaine toute entière est blessée par le péché originel et le démon garde sur elle une certaine maîtrise. Dans le jardin d’Eden, l’homme était subordonné à Dieu ; la transgression d’Adam et Eve qui ont mangé le fruit défendu, a avant tout un caractère d’insubordination. Ce qu’il faut voir ce n’est pas l’insignifiance de la chose mais la gravité de la transgression : le bien consiste dans la soumission à Dieu et le mal provient de la désobéissance. L’homme par sa transgression, signifie à Dieu qu’il répudie son commandement et qu’il entend se gouverner seul.

 

Dieu avait prévenu l’homme : la mort serait la terrible sanction de la désobéissance. Et, l’homme aurait pu y échapper à la seule condition d’observer les prescriptions de son Créateur. Son devoir le plus élémentaire de soumission coïncidait avec un inestimable privilège. Le corps humain est mortel, l’âme est immortelle et régnait en maîtresse sur le composé humain : l’esprit domine la matière. C’était l’homme parfait, aux puissances ordonnées, équitablement subordonnées entre elles, et toutes par l’intermédiaire de la raison et de la volonté, soumises avec déférence à la Loi du Créateur : c’était l’état de Justice originelle. Telle devait être l’humanité entière d’après le plan de Dieu.

 

Mais l’homme par sa faute pouvait être exterminé ; Dieu par un excès de miséricorde daigna lui laisser des possibilités de rachat. La peine est sévère mais pas exorbitante puisqu’en somme elle ne retire à l’homme qu’une faveur surajoutée et se contente de l’abandonner à son destin naturel, à sa condition d’être mi-spirituel mi-corporel, d’âme immortelle unie à un corps mortel.

 

Il ne s’agit pas d’une imputation à tous les hommes de la faute du premier d’entre eux, en vertu d’une solidarité morale. Mais c’est physiquement que tous les hommes sont en Adam, comme les enfants sont dans leur père avant qu’il ne leur donne la vie. Et le père engendre des enfants semblables à lui-même : il ne peut plus livrer qu’une nature altérée par le péché et sujette à la mort, de l’homme pécheur et mortel naît un homme pêcheur et mortel. Tel est le péché originel, péché de la nature et non de la personne. Seuls Adam et Eve furent personnellement coupables de cette désobéissance et leur responsabilité s’aggrave des répercussions incalculables de leur conduite sur leur progéniture. Depuis cette date, les hommes sont, non pas punis mais déshérités.

 

Le péché originel est une explication toujours plausible des péchés actuels : il est la mauvaise habitude congénitale, très difficile à réprimander, inclinaison permanente aux actes désordonnés.

 

Le Baptême efface le péché originel : il purifie l’âme de la souillure produite par le péché et la restaure dans l’état d’innocence première mais la maîtrise sur les puissances inférieure ne devient possible qu’au prix d’une lutte entre la chair et l’esprit.

 

 

4. Effets du péché

 

Rien ne fait mieux mesurer les effets du péché que les ravages de ce premier péché. « Les mêmes causes produisent les mêmes effets ». Dans tout péché, on retrouve les mêmes caractères que dans le premier. Le péché est toujours une rupture de relations entre l’homme et Dieu : rupture que l’homme décide par son insolente proclamation d’indépendance, et que Dieu ne peut que ratifier puisqu’il ne veut pas violenter la liberté humaine.

 

Certes la réconciliation est possible tant que l’âme reste sur cette terre. Si Dieu pardonne, c’est en raison de la Passion de son Fils Jésus-Christ qui a payé la rançon des coupables. Un effet bien concret du péché a été la mort du Christ sur la Croix : « Il a été frappé à cause de nos iniquités ».

 

Désordre intérieur, le péché déborde vite en désordres extérieurs. S’il contrarie d’abord sa propre raison, il est bien rare que le pêcheur n’offense pas du même coup ses semblables : égoïsme, cupidité, jalousie, rivalités, tout ce qui engendre les discordes…

 

De plus, dès qu’il a rompu ses attaches avec Dieu, l’homme tombe dans le péché et appesanti du poids de sa faute, il va de chute en chute. Un péché est souvent la conséquence d’un péché précédent et cause d’un péché suivant.

 

L’effet ultime du péché, s’il n’est réparé c’est la séparation définitive de l’âme humaine et de Dieu. Mort effroyable, bien qu’elle n’anéantisse pas l’âme humaine. Le corps n’est pas anéanti non plus lorsque l’âme s’en sépare : il est réduit à l’état de cadavre inerte et voué à la corruption. L’âme touchée du « péché mortel », meurt parce qu’elle fuit Dieu, source de vie et spécialement sa vraie vie en elle. Cette âme subsiste mais cadavérique et corrompue. A moins que Dieu, par un geste de miséricorde toute puissante, ne ressaisisse l’âme pour la revivifier, elle s’est condamnée irrévocablement. Dès qu’elle en prend conscience, l’âme est harcelée par le remords ; mais si la séparation voulue par l’âme est ratifiée par la Justice de Dieu, c’est la « damnation », en quoi consiste essentiellement l’Enfer. Il s’y ajoutera la « peine des sens », par le feu mystérieux auquel l’Evangile fait allusion : feu qui brûle sans consumer et qui réprime sans corriger. L’âme damnée souffre sans se repentir, se raidit plutôt dans sa rancune rageuse comme l’argile se durcit au feu.

 

Effets atténués dans la proportion où la gravité et la responsabilité du péché sont amoindries. Il n’est pas cependant jusqu’aux simples péchés véniels, qui sans mener l’âme aux portes de la mort, ne la tiennent dans une morne langueur où la vie s’attiédit progressivement, et sans la séparer totalement de Dieu, n’élargit constamment la distance entre elle et Lui.

 

Le péché est le plus grand mal, parce qu’il tend à détruire la Vie elle-même.

In Initiation à la Théologie

de Saint Thomas d'Aquin

R. P. Raphaêl Sineux O. P.

Desclée et Cie 1979

 
 
 
 
 
 
 
 
 

L'Abbé Eric HERTH

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