Comprendre l’acte schismatique de la Fraternité Saint Pie X
L’avis d’un historien : Paul Airiau
La consécration des évêques de la Fraternité Saint-Pie-X est le résultat d’incompréhensions réciproques et répétées
Paul Airiau
( Agrégé et docteur en histoire, professeur en CPGE littéraire, spécialiste d’histoire religieuse contemporaine).
Journal La Croix 30 / 06/ 2026
L’ordination de quatre évêques de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) est l’aboutissement d’une radicalisation des successeurs de Mgr Lefebvre, analyse l’historien Paul Airiau. Mais, souligne-t-il, Rome n’a jamais voulu penser une légitime pluralité rituelle dans le catholicisme latin.
« Bis repetita ne placent pas toujours »(1), disait César à Gergovie, selon René Goscinny (Le Bouclier arverne, 1968). Pourtant, à comparer les processus conduisant aux sacres épiscopaux de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX) en 1988 et 2026, on pourrait penser le contraire.
De 1979 à 1988, Mgr Lefebvre s’oppose de plus en plus à Jean-Paul Ⅱ. Si on le suit, l’encyclique Redemptor hominis (1979), d’inspiration teilhardienne, ignore le baptême comme condition du salut.

De plus, le code de droit canonique (1983) enracinerait les déviations ecclésiologiques de Vatican Ⅱ en les établissant comme normes ; lors de la renégociation du concordat avec l’Italie, l’Église renonce au règne social du Christ en abandonnant le statut de religion d’État du catholicisme (1984).
Enfin, l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, et spécialement la rencontre d’Assise (1986), rendraient l’appartenance à l’Église catholique non indispensable au salut et feraient participer à des cultes adressés à des faux dieux.
Un éphémère apaisement
L'archevêque émérite juge ainsi que tout confirme que Vatican Ⅱ et son application institutionnalisent le modernisme dans l’Église avec la complicité et le soutien actif du pape et des évêques, qui deviennent ainsi des anti-Christs. Ses tendances apocalyptiques se renforcent, soutenues par des révélations privées (Mariana de Jesús Torres de Quito, Mélanie Calvat de La Salette, Lucia dos Santos de Fatima).
À partir de 1984, il pense que l’Église est entrée dans une Passion comparable à celle du Christ, préalable à la fin des temps. Sans l’exprimer formellement, il estime que l’Église catholique bascule dans l’apostasie et que seuls la FSSPX et ses alliés maintiennent les authentiques fois et sacrements catholiques.
Vingt ans après, l’apaisement lié à la libéralisation de l’usage du rite latin dans sa forme de 1962 (motu proprio Summorum pontificum, 2007) et à la levée des excommunications des évêques lefebvristes (2009) n’a duré qu’un temps.
Le pontificat de François relance la radicalisation de la FSSPX. L’exhortation apostolique Amoris laetitia (2016) et la déclaration Fiducia supplicans (2023) sont lues comme de scandaleuses violations de la doctrine morale catholique. La déclaration d’Abu Dhabi sur la fraternité humaine pour la paix mondiale et la coexistence commune (2019) est comprise comme une apostasie, car elle fait de la pluralité religieuse une volonté divine et non une conséquence du péché originel.

Les sacres, fruits d’une radicalisation
La célébration d’un rite en l’honneur de la Pachamama dans les jardins du Vatican en présence de François et l’installation de statuettes de la même Pachamama dans l’église Santa Maria in Traspontina (2019) suscitent de leur côté l’indignation en tant que culte païen.
L’extinction progressive de l’usage du rite romain dans sa forme de 1962 (motu proprio Traditionis custodes, durement interprété par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, 2021) confirme l’idée qu’est visée la destruction radicale du sacrifice de la messe. Le synode sur la synodalité (2023-2024) est vu comme une démocratisation de l’Église frontalement opposée à la divine constitution de l’Église.
Ainsi, en 1988 comme en 2026, les sacres sont l’aboutissement d’une radicalisation réactive et progressive que des négociations n’ont jamais réussi à arrêter, ni en 1983-1988, ni en 2012-2013. En effet, Rome a toujours privilégié des solutions canoniques afin que prime la soumission effective au pape, l’acceptation préalable de l’autorité de Vatican Ⅱ ne devant cependant pas empêcher de discuter ensuite de son herméneutique et de la hiérarchisation de son contenu.
Catholicisme pré-Vatican Ⅱ
Mais les papes et la Curie n’ont jamais su créer chez Lefebvre et ses héritiers et successeurs la confiance nécessaire. Une herméneutique de Vatican Ⅱ le rendant compatible avec l’intransigeance catholique antimoderne du XIXe et du premier XXe siècle n’a jamais été explicitement exposée. Les condamnations et sanctions explicites des positions et pratiques théologiques et pastorales transigeant de manière poussée avec la modernité occidentale ont toujours été minimales.
Aucun ordinariat n’a accueilli les catholiques se reconnaissant dans le catholicisme pré-Vatican Ⅱ. Les nominations épiscopales n’ont pas visé à modeler un corps épiscopal prêt à appliquer le concile selon une interprétation « de la continuité ».
Enfin, surtout, la perspective a toujours paru être la réduction à terme du tradi-intégrisme au catholicisme post-Vatican Ⅱ, avec alignement théologico-pastoral et unification rituelle. Que le catholicisme tradi-intégriste soit devenu une culture comparable aux catholicismes des Églises orientaux n’a pas été compris.

L’histoire se répète
Que le catholicisme latin puisse connaître une légitime pluralité rituelle, y compris de formes historiques différentes du même rite, n’a pas davantage été pensé, comme si l’uniformisation héritée du XIXe siècle perdurait malgré l’inculturation devenue norme rituelle et clé pastorale.
De son côté, la FSSPX n’a jamais développé de rapport critique à l’univers dont elle revendique la conservation, l’hypostasiant en une « tradition » servant à un discours proche du psittacisme. Elle n’a pas plus envisagé que le catholicisme de Vatican Ⅱ ne soit pas le modernisme auquel elle le réduit systématiquement, au point d’estimer qu’il est désormais quasiment impossible d’être sauvé en dehors d’elle.
Bref, les protagonistes de cette histoire, en la répétant, paraissent vouloir donner raison à Hegel selon Marx (2). Hormis qu’il n’y a là aucune dimension de farce. Appuyée sur un milieu à la forte autoreproduction, solidement organisée, financièrement solide, la FSSPX, quoi qu’elle en dise, est entraînée vers l’autocéphalie par les logiques sociales qui la font être.
De son côté, la Curie ne paraît pas prête à vouloir vraiment agir contre ces et ses pesanteurs sociologiques. C’est au final une singulière défaite de la libération de tout conditionnement si centrale dans l’épître aux Galates (3,28). À croire qu’ils sont finalement peu nombreux dans le catholicisme ceux qui pensent, comme Goscinny, que, vraiment, en matière de tradi-intégrisme, « Bis repetita non placent ».
(1) « La répétition n’a pas forcément du bon », en référence à l’expression latine « bis repetita placent ».
(2) Karl Marx a écrit : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l’histoire se produisent pour ainsi dire deux fois, mais il a oublié d’ajouter : la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide. »


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